Marie, vous avez quitté Paris en 1994 pour vous installer à la Boderie : qu’est-ce qui, à l’époque, vous a intimement convaincue que ce manoir du XVIe siècle en pleine Suisse Normande serait le lieu où ancrer votre vie et faire rayonner un projet d’hébergement à la fois rural, culturel et durable ?
Daniel, mon mari, aujourd'hui à la retraite, enseignait l'aïkido et il est originaire d'un petit village aux alentours. Il venait pêcher dans l'étang de la Boderie, à l'époque à l'abandon. Il souhaitait avoir un dojo à la campagne. Je suis comédienne et je souhaitais de mon côté avoir un lieu pour développer une compagnie de théâtre et accueillir d'autres artistes. Quand il m'a emmené ici, j'ai eu un vrai coup de coeur, comme si cet endroit était pour nous. Il l'est devenu. C'est une utopie devenue réalité. Aujourd'hui Guillaume, mon fils ainé et par ailleurs cycliste professionnel et sa compagne Emilie sont avec moi dans la gestion du lieu. Même s'ils ne sont pas toujours là au quotidien, ils sont très actifs.
En près de 30 ans de restauration et de mise en valeur du Domaine de la Boderie, comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la fidélité à l’esprit du manoir et la nécessité d’offrir du confort moderne à vos hôtes, sans tomber dans un « décor de carte postale » déconnecté du réel ?
En proposant un lieu qui nous ressemble avec nos mêmes attentes, confort, beauté et environnement naturel. Les bâtiments dans leur disposition et leur architecture sont parfaits, nous les avons rénovés avec des matériaux biosourcés qui les ont magnifiés.
Vous avez fait le choix de labels exigeants, comme Gîte Panda et Ecogîte : au-delà de l’aspect certification, en quoi ces engagements structurent-ils concrètement votre manière d’accueillir, d’aménager les hébergements et de gérer les 12 hectares de prairies, bois et étang au quotidien ?
C'est, pour nous, comme une évidence. Nos ânes et autres compagnons du règne animal entretiennent les près, bois et étang, même si bien sûr il faut repasser de temps en temps derrière eux pour girobroyer les refus par exemple. Nous avons gardé les poiriers centenaires et avons planté d'autres essences locales. Nous laissons aussi la nature faire ce qui lui plait et gardons des plantes que nous n'avons pas semé dites sauvage et qui nous semble très belle. Pour ce qui est des hébergements, nous avons choisi des éléments de qualités, simples et résistants sans bibelots inutiles. C'est Emilie qui s'est occupé de la déco. Nous avons récupérer sur place ou chiner des pièces que nous avons restaurés. Des persiennes par exemple sont devenues montants de lit, un vieux carrelage a été nettoyé et remis en place, une baignoire en fonte Napoleon III a été réémaillée...
Le Théâtre de la Boderie, les balades avec les ânes, les espaces de travail comme le dojo ou la grande salle… Tout cela dépasse largement la simple location de gîte. Comment avez-vous pensé cette articulation entre hébergement, culture, nature et travail, et qu’est-ce que cela change dans la relation que vous tissez avec vos visiteurs ?
Cela s'est fait naturellement, car ce sont le théâtre, l'aikido, les ânes font partie de notre vie. Nous les partageons en ayant ouvert notre lieu aux autres par les gîtes et par nos animations. Le Théâtre de la Boderie n'existe plus en tant que compagnie car j'ai moi aussi pris ma retraite du spectacle vivant pour me consacrer pleinement au domaine. Mais nous continuons d'accueillir des équipes qui viennent en résidence ou proposent des stages. Nous allons ainsi accueillir en novembre une master class autour de la musique japonaise avec 2 grands maîtres japonais qui viennent de leur pays pour l'occasion. Nous accueillons des publics très divers . Il peut y avoir un club de vélo qui vient préparer sa saison, des artistes qui viennent répéter, des familles qui se retrouvent, des mariages , des amoureux qui profitent du Pavillon japonais. C'est une grande richesse!
Vivre et faire rayonner un domaine authentique en territoire rural suppose aussi des tensions : saisonnalité, économie locale, attentes parfois contradictoires des hôtes (déconnexion vs. hyper-connexion, silence vs. animations…). Quelles sont les difficultés les plus aiguës que vous rencontrez et comment y répondez-vous sans renier votre vision ?
Honnêtement nous ne rencontrons pas de vrais problème. Certes au début il y a maintenant près de 35 ans, le fait de venir faire de l'aikïdo et du théâtre n'a pas été très bien vu. Mais nous avons proposé ces activités dans les écoles et quand les parents ont vu que leurs enfants étaient ravis, tout s'est éclairci. Nos propres enfants ont fini de tisser le réseau. Ensuite les gîtes ont répondu à une demande. Il n'y a pas tant que cela de gîtes de grandes capacité, encore moins avec 2 grandes salles.
Si vous vous projetez dans dix ans, à quoi ressemblerait, selon vous, un domaine d’hébergement vraiment exemplaire en Normandie en matière d’authenticité, de lien au vivant et de sobriété, et quelles évolutions souhaitez-vous porter à la Boderie pour vous en approcher ?
Il faut absolument prendre en compte le réchauffement climatique. La dernière canicule nous l'a rappelé douloureusement. Il faut penser en terme de proximité et de renouvelable dans le choix des matériaux, penser les extérieurs en plantant avec beaucoup d'arbres, d'essence là aussi locale, laisser le végétal sans tondre à ras. Il faut aussi inciter nos clients a prendre en compte ces données, qu'ils éteignent les lumières derrières eux, ferment les portes quand ils sortent en hiver. Pleins de petits gestes qui mis bout à bout sont vertueux. Nous avons mis récemment des panneaux voltaïque sur les toits, notre habitation est chauffée par géothermie, les gîtes par PAC ou bois. Mais il faut aussi qu'il y ait plus d'incitation des services publics. De notre côté, nous continuons tranquillement chaque jour à oeuvrer pour continuer de vivre et de partager un lieu magique.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à celles et ceux qui rêvent de reprendre ou de créer un lieu d’hébergement à la campagne : quelles questions doivent-ils absolument se poser avant de se lancer, pour que leur projet soit réellement vivant, ancré dans son territoire et porteur de sens sur la durée ?
Il faut être à la fois très pragmatique mais aussi un peu rêveur. Personne au début ne croyait à notre projet de faire revivre ce domaine du XVIeme .Il ne faut pas avoir peur de se retrousser les manches, avoir un petit matelas financier pour amorcer la pompe, mettre noir sur blanc son projet, aller rencontrer les structures qui peuvent vous conseiller et vous aider, même si au bout du compte il faut se faire confiance et tenir sur ses envies. Il faut tenir à son projet parce que le reste de votre vie y sera consacré!
Pour en savoir plus : https://www.domainedelaboderie.fr