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Interview de Xavier Carjuzââ de Festival Art Sonic : Dans les coulisses de l’organisation d’un grand festival de musique en Normandie

Xavier, vous êtes à la manœuvre d’Art Sonic depuis de nombreuses années : comment décririez-vous, de l’intérieur, ce que représente aujourd’hui l’organisation d’un festival de 22 500 personnes dans une petite commune comme Briouze ?C'est une véritable aventure collective.

9 juillet 2026 9 min de lecture
Interview de Xavier Carjuzââ de Festival Art Sonic : Dans les coulisses de l’organisation d’un grand festival de musique en Normandie

Xavier, vous êtes à la manœuvre d’Art Sonic depuis de nombreuses années : comment décririez-vous, de l’intérieur, ce que représente aujourd’hui l’organisation d’un festival de 22 500 personnes dans une petite commune comme Briouze ?

C'est une véritable aventure collective. Art Sonic est un festival associatif, qui rassemble plus de 650 bénévoles et plus de 100 partenaires et mécènes. Cela nécessite une organisation rigoureuse qu'il faut orchestrer tout au long de l'année. J'épaule un conseil d'administration composé de 11 personnes. Mon poste a beaucoup évolué au fur et à mesure des années. Programmation, coordination, communication, graphisme, production... Mes missions sont très différentes et complémentaires. Je démarre en septembre par la programmation, qui est l'ossature principale de chaque édition. Je recherche aussi un.e illustrateur.ice et mets en place le plan de communication, tout en préparant le lancement de la billetterie. C'est aussi une période de bilan et de recherches de subventions. Cette année, nous avons eu le renfort de Lorine, qui est arrivée en décembre pour nous épauler sur la communication et les partenariats. On espère pouvoir pérenniser son poste l'an prochain si l'édition 2026 se passe bien !

Concrètement, à quoi ressemblent vos coulisses à J-6 mois, J-1 mois et J-1 jour avant le festival ? Quels sont les moments clés où tout peut basculer, et comment vous anticipez ces pics de tension logistique et humaine ?

A partir de janvier, la communication est déjà lancée et la billetterie en place. Je passe au graphisme et aux déclinaisons pour l'élaboration des supports print, les dossiers de partenariats, de subventions... Je réserve les campagnes d'affichage, contacte nos partenaires médias et organise le déploiement de nos supports sur tout le Grand Ouest. On recherche nos partenaires privés, nos mécènes, qui prennent de plus en plus de places dans le budget global. Ils sont passés de 5% à plus de 15% en l'espace de 10 ans. Mes missions de coordination et de production générale prennent de plus en plus de place jusqu'au weekend du festival. Cette année a été particulièrement chargée car nous avons eu des changements dans l'équipe technique et logistique, qu'il a fallu naturellement accompagner. Mais l'esprit d'équipe et le goût du challenge n'ont jamais faibli, bien au contraire. Relever des défis construit notre engagement, je dirais même que c'est ce qui nous fait vibrer. Le partage et la transmission entre les générations sont primordiaux dans ce genre de projet. Nous essayons d'anticiper et d'accompagner au mieux ces ajustements pour éviter les tensions. L'humain et le management ont une place vitale dans un projet associatif. L'idée est plutôt d'en profiter pour se répartir les tâches et faire évoluer les postes selon les envies de chacun. On ne va pas se mentir, c'est parfois éreintant mais la finalité vaut le coup quand nous nous retrouvons et que le montage démarre. Malgré les cernes, les sourires ont un pouvoir magique et nous font rempiler chaque année !

Vous parlez souvent de l’énergie très particulière d’Art Sonic, du côté « c’est le feu » : qu’est-ce qui, selon vous, dans vos choix de programmation, d’aménagement du site ou de rythme des journées, crée cet esprit-là plutôt qu’un simple enchaînement de concerts ?

L'énergie vient du plaisir communicatif qu'ont nos équipes à se revoir et partager ce moment avec le public. Un projet comme Art Sonic est moteur pour son territoire. Briouze est une ville de foire, de rencontres. Le milieu associatif y est très ancré. Ce n'est finalement pas un hasard si un festival comme Art Sonic est né ici et a su perdurer. Nos bénévoles ont accumulé un savoir faire impressionnant depuis toutes ces années. Certain.es sont là depuis 1995. Plus j'y travaille et plus cela m'impressionne. Je suis émerveillé par cet engagement et cette générosité, qui sont tellement précieux quand on voit l'évolution de la société et les défis collectifs de demain. En ce qui concerne la programmation, j'essaie de conserver l'ADN du festival plutôt punk rock. Il faut bien appréhender son territoire et les envies du public local, tout en accompagnant l'évolution des musiques actuelles. Notre éventail artistique est je pense une vraie signature. Nous aimons rassembler tous les publics avec des têtes d’affiche fédératrices et des styles plus alternatifs. Ce qui est compliqué c’est surtout de composer avec les cachets artistiques qui explosent année après année. Le budget artistique et technique a doublé en 10 ans. Alors que le format de notre festival n'a pas beaucoup bougé et que les contraintes économique, sécuritaires et météorologiques ne font qu'augmenter. La programmation 2026 plait beaucoup, nous avons déjà vendu 20 000 places à 15 jours du festival, c'est un record historique. Les plus anciens sont je pense ravis de venir voir Matmatah, Dub Inc, ou L'Entourlopp. Les plus jeunes vont eux se diriger devant Adèle Castillon, Biga*Ranx, Perceval ou Niska, qui vient quand même de réaliser un exploit historique : celui de remplir 3 stades de France en seulement 3 jours. J'attends aussi de jolies découvertes pour notre public, comme Ino Casablanca, Sam Quealy ou Liv Del Estal qui sont mes coups de coeur de cette année. Nous faisons aussi évoluer notre site et perfectionnons notre accueil tous les ans, en étant malgré tout assez limités par la dimension du site. Cette édition 2026 sera l'occasion de profiter d'une nouvelle Camp Stage. Cette troisième scène, qui accueillait jusqu'à présent uniquement nos afters techno, se transforme en chapiteau version XXL et accueillera 3 lives supplémentaires en journée. Nous travaillons aussi des nouveau dispositifs comme de nouveaux espaces de détente ombragés pour faire face aux chaleurs estivales.

Organiser un festival éclectique en milieu rural, avec Niska, Matmatah, Biga*Ranx, Dub Inc ou Ultra Vomit à l’affiche, suppose de jongler entre contraintes techniques, artistiques et budgétaires : pouvez-vous nous raconter une ou deux négociations ou arbitrages concrets qui illustrent cette gymnastique permanente ?

Ce sont des choses qu'il faut savoir anticiper. Un programmateur est en lien avec les productions artistiques, ses régisseurs et ses équipes logistiques pour s'assurer que tout roule avant de s'engager. Cette année, le challenge technique s'est porté principalement sur le groupe Ultra Vomit qui devient très gros à accueillir. Leur kit et leur scénographie ne rentraient pas sur la Sonic Stage. Il a fallu payer une étude et agrandir la scène.

Art Sonic repose sur un unique salarié permanent, mais mobilise une armée de bénévoles et de partenaires locaux : comment s’organise, très concrètement, cette « machine humaine » sur le terrain, et quels sont les points de vigilance pour préserver à la fois le sérieux de l’organisation et l’âme conviviale du festival ?

Notre petite armée est bien organisée et encadrée par des chef.fes d'équipe et notre bureau et notamment nos responsables bénévoles, Manon et Mathis. Nous avons la chance de ne pas avoir à rechercher de nouveaux venus. La très grande majorité re-signe chaque année, pose même leurs vacances autour du montage et démontage pour les plus engagé.es. Il n'est pas rare de croiser dans une même équipe trois générations d'une même famille. L'assemblée générale, les réunions d'équipes ou la journée bénévoles rythmes l'année et permettent de consolider l'esprit d'équipe et de mettre de l'huile dans le moteur. Sans les bénévoles, aucune association ne tournerait, et aucune note de musique ne résonnerait à Briouze comme ailleurs. Le milieu associatif est vital pour faire société, que ce soit pour s'éveiller par le sport ou les sorties culturelles, et ce jusqu'à l'économie qu'il engendre.

Si l’on se projette vers l’édition 2026 et les suivantes, quels sont les grands défis qui se dessinent pour un festival comme Art Sonic en Normandie – en termes d’écologie, de sécurité, d’équilibre économique ou de renouvellement du public – et comment comptez-vous y répondre dans votre façon de construire le festival ?

Organiser un festival comme Art Sonic s'accompagne naturellement d'engagements forts, d'une vision qu'on espère la plus cohérente possible face aux défis de demain. Notre association est consciente de son écosystème, qu'il soit écologique, social ou économique. Nous sommes engagés dans ses démarches de développement durable depuis notre création, et plus particulièrement ces 15 dernières années. Circuit court, prévention, accessibilité, parité sur l'affiche, mobilités, gestion de ressources et des déchets... Pour vous donner un exemple, en 2025 ce sont 17 tonnes de déchets qui ont été triées, pour un tri dépassant les 90%. Grâce à l'engagement de notre brigade verte, l'augmentation du nombre de déchetteries et des collectes par le Sirtom de Flers Condé. Le tri ne dépassait pas les 20% en 2017, on voit bien l'évolution de notre savoir faire et l'importance de notre sensibilisation auprès de nos festivaliers qui jouent globalement vraiment le jeu. Dans le cadre du programme LEADER, et grâce au soutien de Flers Agglo, de l’Europe et de la Région Normandie, Art Sonic a pu investir près de 70K€ dans du matériel cette année afin de gagner en autonomie, améliorer son accueil et réduire son impact environnemental. Ces investissements mutualisables, comme des sanitaires PMR, renforcent l’engagement d’Art Sonic pour un festival plus durable, inclusif et convivial.

Pour clôturer, quel conseil donneriez-vous à un ou une jeune Normand·e qui rêve de lancer son propre événement musical en région : par où commencer, et surtout quelles illusions il faut perdre très vite pour avoir une chance de durer presque 30 ans comme Art Sonic ?

De foncer bien sûr. Mais je conseillerai aussi de bien travailler son kung fu. De commencer par devenir bénévole dans d'autres évènements, de se forger une solide expérience, d'étudier les trous dans la raquette. D'aider aussi tout simplement pour recevoir. Cela permet de créer son réseau, d'étudier son territoire et de proposer un projet complémentaire. C'est important de trouver sa place avec les évènements qui ne cessent de se multiplier et parfois de grossir à outrance. De trouver une date libre dans le calendrier sans fragiliser son projet et celui des voisins. Cela n'empêche évidement pas d'en créer de nouveaux, au contraire c'est vital et cela permet aussi aux autres de se réinventer et de faire bouger les lignes.

Pour en savoir plus : https://www.festival-artsonic.com